Le don de jours de congés à un parent d’un enfant gravement malade ? Une fausse bonne idée pour Delphine Mayrargue, secrétaire nationale adjointe du PS au travail et à l’emploi : « C’est affaire de solidarité nationale et non de bonté (...) individualiste ».
La littérature permet souvent de scruter de près les glissements, les dérapages, les abondons d’une époque. C’est le cas avec le très beau livre de Brigitte Giraud, Pas d’inquiétude (Stock, 2011). Ce roman rencontre aujourd’hui notre débat public. L’Assemblée nationale a en effet adopté le 26 janvier dernier, en première lecture, une proposition de loi visant à permettre le don de jours de repos à un parent d’un enfant gravement malade.
Les bons sentiments, le bon sens et l’expérience individuelle ont été convoqués pour convaincre les députés d’adopter ce texte. Les médias ont fait chorus autour de « ce beau geste de générosité », « ce bel exemple de solidarité » sans en interroger la nature. L’espace est ainsi saturé d’un unanimisme bienveillant. Pas de temps pour le doute, la critique ou l’alternative. Les jours de congés sont donc devenus des marchandises à échanger, négocier, vendre. Notre société est devenue si individualiste que l’acte de solidarité n’est plus qu’une affaire personnelle. Accompagner un enfant malade doit-il dépendre du bon vouloir des collègues ? Et quand on est salarié d’une très petite entreprise ou quand on est artisan travaillant seul et bien tant pis ! Pas de collègue, pas de temps pour son enfant malade !
Comment avons-nous pu en arriver là ? C’est d’abord le triomphe du néolibéralisme, chacun se débrouille tout seul ; tout seul pour réussir sa vie ou tout seul pour susciter la compassion chez les autres. Chacun se crée son propre réseau de relations. On aide, non son prochain, mais son proche. On aide celui qui nous ressemble, celui qui vit comme nous, celui à qui on peut s‘identifier. La solidarité ainsi corsetée, rapetissée perd de sa valeur. Elle n’a plus de force universelle, elle n’a plus rien à dire de notre communauté de destin, de notre projet de société.
Je vois un autre dommage à cette proposition. Cet unanimisme larmoyant supprime tout espace et tout temps de conflictualité sociale. Quand on se bat ensemble contre la maladie et pour la vie, comment se battre ensuite pour une augmentation de salaire ou de meilleures conditions de travail ? C’est le règne du relativisme ! Le personnage de Brigitte Giraud l’exprime très bien : « J’allais passer le reste de ma vie à me sentir redevable, je ne pourrais plus faire aucune grève, plus rien négocier, je ne pourrais plus me battre, je n’aurais pas d’autre choix. » La romancière nous invite aussi à envisager le poids qu’un tel acte fait peser sur le parent bénéficiaire : « J’étais comblé mais enfermé dans un piège et la bonté des copains, au lieu de m’être douce, agissait violemment, parce que j’avais peur de ne jamais être capable de leur rendre leur geste individuel. » Quand tout se marchande, la générosité aussi a un prix, c’est ici la culpabilité de celui qui reçoit.
La vraie solidarité, la vraie générosité serait de décider simplement qu’il est normal d’accorder du temps aux parents, à tous les parents, d’un enfant gravement malade. C’est affaire de solidarité nationale et non de bonté ou dérive (au choix !) individualiste. Il s’agit de faire société et de rappeler qu’en République, la solidarité ne relève pas du choix de conscience, mais du choix politique.
Une autre question vient automatiquement : comment se fait-il que si peu de temps après avoir annoncé aux infos que la quantité de RTT est actuellement si élevée que la somme à payer aux bénéficiaires - si ils veulent/doivent la faire monnayer - est trop importante pour que l’Etat puisse envisager de le faire sans user d’autres mesures...donc comment est-il arrivé cette idée du don de jours de congés juste après la reconnaissance implicite de l’Etat de son incapacité à payer ces heures ?
Votre article me redonne foi en la noblesse de la politique.
J’ai lu le livre de Brigitte Giraud, un de nos meilleurs écrivains contemporains à mon avis. Il y a la subtilité de son écriture, mais il y a surtout la justesse d’analyse qui nous ouvre des voies que personne ne songe à explorer.
Votre article est admirable car il éclaire d’une part certaines conséquences néfastes de cette loi Mathis, et d’autre part, vous avez l’humilité de ne pas vous octroyer la réflexion portée par le personnage du livre.
Ou la réflexion rejoint l’intelligence et l’élégance.
Merci Madame.
Pourquoi légiférer puisque la Droite veut abolir les 35 heures donc le dispositif RTT.
Si les salariés n’ont plus ces journées, ils ne pourront pas en donner !
Il faudrait que les députés UMP aient plus de cohérence !